Lydia et Claude Bourguignon, l’esprit libre et le courage de dire le réel !

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Entretien avec Lydia et Claude Bourguignon autour de leur dernier livre :
« Pourquoi ne faisons nous rien pendant que la maison brûle ? »

Lydia et Claude Bourguignon

Nous sommes fous ! nous disent Lydia et Claude Bourguignon. Ces deux scientifiques ont mis les mains dans la terre depuis 35 ans en France et dans de nombreux pays, pour comprendre la biologie des sols. En quatrième de couverture de leur dernier ouvrage paru aux éditions d’en bas, on peut lire : « Lydia Bourguignon est maître ès sciences et docteur en Œnologie et Claude Bourguignon, ingénieur agronome et docteur ès sciences, ont fondé leur propre laboratoire de recherche et d’expertise en biologie des sols LAMS. Ils ont effectué plus de 10 000 analyses complètes et organisent des conférences à travers le monde ».

Le livre de Lydia et Claude Bourguignon « Pourquoi nous ne faisons rien pendant que la maison brûle ?» est un portrait sans concession du monde tel qu’il est en ce début 2024. Implacable, leur propos est aussi une porte ouverte sur des paysages de vérité. Cette vérité qui nous confronte au mythe du progrès, lequel serait l’alpha et l’oméga de l’évolution des sociétés humaines.

Pour les auteurs, oui il y a une évolution technologique, mais elle ne saurait être un progrès quand elle conduit les individus à n’être que de simple consommateurs dans le grand marché mondial de biens et services.

lydia&Claude Bourguignon

photo : tous droits réservés

Ce qui suit est la transcription de cet entretien réalisé en février 2024.

Christian Coste : « on arrête pas le progrès », cette sentence populaire est pour vous du domaine du mythe…

Claude Bourguignon : « les gens croient que grâce au mythe du progrès on peut continuer à faire n’importe quoi sur la planète, de toutes façons la technologie réparera nos bêtises.
Ils pensent que parce que la technologie avance, alors il y a du progrès. Est-ce que la 5G est un progrès ? Le problème c’est que la technologie est prométhéenne, c’est à dire que vous ne pouvez pas l’arrêter. Et ça c’est très embêtant !

Lydia Bourguignon : en fait c’est une fuite en avant, que ce soit les scientifiques, la technologie, les recherches, n’ont jamais d’arrêts. « on » veut toujours aller plus loin pour la croissance, pour le bonheur,  mais il n’y a aucun garde fou. Des personnes veulent presque aujourd’hui pouvoir choisir la couleur des yeux de leurs enfants à naître. On n’arrête rien. Je suis mal à l’aise pour le futur de nos enfants. Nous avons perdu la sagesse.

CB : on ne lit plus les sages, on ne les écoutent plus, c’est un des chapitre de notre livre.

LB : Nous nous travaillons beaucoup pour les sols. Nous avons reçu des reproches sur nos écrits ; de quel droit parlons nous d’autre chose que des sols ; dès que vous émettez une opinion contraire à cette envolée de technologie, de science, de fuite en avant et que vous avez envie de freiner des pieds et des mains parce que vous savez qu’on va dans le mur,  on nous dit restez à votre place, vous n’avez pas à parler de ça ; à la limite parlez du  sol parce que ça vous connaissez, et encore ! mais chaque individu a le droit de faire une critique de la société dans laquelle il vit. Nous parlons de liberté.

CC : quand je lis vos écrits, nous sommes dans une période de l’absurde, mais en définitive est ce que cela n’a pas toujours été comme ça ?

CB : l’être humain est fou par nature. Des psychoses, des névroses, des perversités. Mais dans la mythologie grecque Prométhée on l’enchaîne pour qu’il ne donne pas à l’homme les capacités d’exercer sa folie. A l’heure actuelle, notre technologie permet des folies totales. Des individus comme elon Musk, il devrait être dans un hôpital psychiatrique, il veut emmener tout le monde sur Mars, il faut le soigner et on ne le soigne pas, on l’admire.

CC : Hubert Reeves évoquait aussi cet avenir de l’humanité dans l’espace, vivre ailleurs que sur terre.

CB : c’est du scientisme ça. Je crois que le drame de la science actuelle c’est qu’elle est dominée par les scientistes.

LB : mais qui est en danger ? c’est nous, ce n’est pas la planète. Quand on donne des conférences et que nous disons, attention la planète elle est finie, elle n’est pas infinie au niveau de ses ressources ; nous avons des interventions du type : « oh mais on ira habiter sur mars, sur la lune ». C’est à dire que le projet c’est d’épuiser complètement cette planète sur tous les plans et puis après tout nous irons ailleurs faire la même chose. Ce « toujours plus » qui conduit l’homme à penser qu’il peut tout dompter, aller encore plus loin, plus haut, est-ce une réalité d’envisager de vivre sur Mars ?

CB :  bien sûr que non,  il n’y aura pas assez de matières premières pour ces projets.

CC : et nous revoilà dans l’absurde. Pourquoi aller ailleurs quand on peut être bien là où l’on se trouve.

LB : nous avons avec Claude 35 ans de travail pour étudier les sols de notre planète dans de nombreux pays et nous avons constaté une accélération de cette destruction. L’humanité est en danger et c’est un peu ça que l’on veut dire dans nos écrits, attention on est tous en danger !

photo : tous droits réservés

CC : Vous dîtes que nous sommes tous en danger parce que le progrès n’a pas de garde fou. Alors comment peut on circonscrire cette notion de progrès dans une démarche de raison ?

CB : ce qu’il faut bien comprendre, c’est qu’il y a un progrès au point de vue technique sur la matière, d’énormes reculs sur la biologie, mais l’agriculture industrielle a détruit les sols et nous allons vers la famine ; nous sommes assez allé sur le terrain pour le savoir, nous allons vers la famine, le 21ème siècle sera celui de la famine. Le problème c’est que l’agro-industrie domine et les décisions se prennent à Davos. Elles ne se prennent pas par une réelle vision scientifique de comment fonctionne un sol qui contient la plus formidable énergie de la planète. On fait exactement l’inverse. L’agro-industrie pousse à tuer la vie des sols à coup de pesticides, détruit la matière organique avec les engrais chimiques et les tracteurs. Nous sommes dans un système d’autodestruction gravissime.

LB : le citoyen se rends bien compte qu’il y a quelque chose qui ne va pas. c’est une fuite en avant au niveau écologique. Tout le monde sait qu’il y a un problème avec les matières premières, avec l’eau, avec le réchauffement de la planète, tout le monde le sait et on continu dans cette course effrénée à la technologie, à la science, et la finalité c’est un recul.
Les scientifiques font des études et proposent des préconisations, mais les politiques, les industriels passent outre et font ce qu’ils veulent. Les rapports arrivent sur les tables mais on n’écoute pas les scientifiques.
Dans le livre nous évoquons Günther Anders avec cette phrase : « toute doctrine mettant en cause le système doit d’abord être désignée comme subversive et terroriste et ceux qui la soutiennent devront ensuite être traités comme tels. »

CC : quel est le problème avec l’agriculture aujourd’hui en 2024 ? Vous ne cessez depuis des années de parler de la destruction des sols.

CB : le problème c’est l’agro-industrie qui veut continuer à garder ses marges avec les engrais chimiques et les pesticides et elle ne veut pas entendre parler d’un progrès agricole qui permettrait de nous nourrir sur des sols vivants et avec des animaux sains. Ils ne veulent pas en entendre parler car ils ne gagneraient pas d’argent. Si les bêtes sont saines, ils vont gagner quoi les vétérinaires ? Ils vendent des médicaments. Nous sommes dans un magnifique marché captif ou l’on rends les plantes malades, on rends les animaux malades et on vends tous les produits chimiques qu’il faut pour soigner ces maladies. C’est tout sauf du progrès. Je ne crois pas au progrès agricole car l’enseignement agricole est totalement biaisé. On leur apprends les techniques pour empoisonner la terre, on ne leur apprends rien en microbiologie des sols. Tant qu’il n’y aura pas une agriculture scientifique on ne s’en sortira pas.

LB : dans les lycées avant, on enseignait la botanique. Aujourd’hui, un agriculteur n’a pas la connaissance des adventices a l’exception de quelques uns.

CB ; on claque du pognon pour aller sur Mars, mais la connaissance du sol qui nous nourrit reste le continent inconnu de notre planète.

CC : Depuis que vous travaillez avec le monde agricole à travers votre laboratoire lams, vous avez réussi a convaincre de la pertinence de vos recherches, de vos analyses, de vos préconisations ?

Photo : tous droits réservés

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LB : très peu en fait, des vignerons oui mais des agriculteurs très peu. Vous savez il n’y a pas différente manière de tenir les gens. Il y a la peur, puis l’endettement. Nous vivons dans une civilisation de peur. On fait peur pour tout. Les agriculteurs, même s’ils sont conscients de ça, ils ne peuvent pas changer parce que l’endettement, parce que le rendement, la conformité au marché.

CB : et surtout, ils ne peuvent pas décider du prix de vente de leurs productions. On leur impose des prix sans qu’ils puissent dire quoi que ce soit. Le seul secteur de l’agriculture qui rapporte de l’argent en France c’est le vin parce que le vigneron met le prix qu’il veut sauf pour les coopératives.

CC : la question du prix c’est surtout la question de l’achat au prix par le consommateur qui va toujours vers le moins disant en général !

CB : aujourd’hui, dans le salaire moyen des européens, il y a  plus d’argent pour l’informatique, les portables, les jeux vidéos, les voitures etc, que pour la nourriture. C’est un choix de société. Une société qui préfère dépenser son argent là dedans plutôt que de bien nourrir ses enfants, c’est une société malade.

LB : on pourrait avoir une autre manière de faire de la publicité et soutenir les agriculteurs avec l’idée simple de manger moins de produits peu chers et de mauvaise qualité pour une consommation de produits de haute qualité. Et il faudrait que cette qualité soit reconnue. Je suis scandalisée par ces publicités qui valorisent des produits de l’agro-industrie.

CB : là où les gens se font avoir, ils sont fashion victimes c’est que l’agro-industrie a réussit à développer des plats cuisinés parce que les gens ne cuisinent plus. Regardez les caddies qui sont remplis de plats cuisinés qui valent une fortune au kilo et ce n’est que des bas morceaux. Ils se font avoir. C’est extraordinaire, une société qui préfère être devant son ordinateur à regarder des conneries plutôt que de se faire à manger et nourrir correctement ses enfants et qui par contre est passionnée de sécurité, c’est d’une absurdité.

CC : oui c’est la fameuse malbouffe de José Bové ou ce que disait jean-pierre Coffe « c’est de la merde ». Voilà longtemps que des personnes qui avaient une audience auprès du grand public informe sur la situation. Le résultat : des boutiques bio pour bobo ! Alors donc, quelles sont les perspectives ?

LB : Ceux qui s’en sortent aujourd’hui chez les agriculteurs, sont ceux qui peuvent aller jusqu’au produit fini : les vignerons, les paysans boulangers, les maraîchers qui vendent en amap, en direct, les boucheries créées par les éleveurs.

CB : les industriels font tout pour bloquer ces filières. Prenez par exemple une personne qui veut faire des fromages de chèvre, on va lui demander de s’organiser avec des normes de sécurités délirantes dans sa fromagerie alors que les seuls accidents qu’il y a eut avec les listerias c’était dans les fromageries industrielles. Il faudrait généraliser le système de l’AOC à l’ensemble de l’agriculture. Une vache à l’herbe pour le lait, il faudrait qu’il y ait un prix 3 à 4 fois plus que pour le lait industriel. Il faut aller vers le qualitatif. Et l’agriculteur pourra vivre dignement de son métier.

CC : j’aimerai que nous évoquions le sujet du bilan carbone dont on nous rabat les oreilles.

CB : juste pour vous donner une idée, si les agriculteurs arrêtaient de labourer, ce qui dégage une tonne de Co2 par hectare, on passe en semis direct avec lequel vous stockez entre 2 et 5 tonnes de CO2 par hectare. Nous avons fait 2 milliards d’hectares de déserts sur cette planète parce que nous ne savons pas cultiver les sols. Imaginez que nous changions les pratiques agricoles, que ces surfaces soient forestées, on pourrait avoir un développement économique tout fait correct et nourrir l’ensemble de la population actuelle. On a détruit la surface de la Russie en forêts, vous imaginez ce que cela représente ? et on continue. En France on arrache 13 mille kilomètres de haies par an et on dît il faut replanter des haies. Il faut arrêter de prendre les gens pour des imbéciles.

Si on arrête cette génétique délirante, on revient à des variétés rustiques adaptées aux différentes conditions de sols, on reprends des vaches rustiques, on baisse la consommation de viande par habitants et on fait de la nourriture de qualité, vous nourrissez tout le monde, tout le monde a un niveau de vie correct.

LB : vous connaissez beaucoup de gens, de politiques qui vont là dessus ? Vous savez nous avons perdu depuis un siècle 90 % des variétés de semences qui étaient adaptées au terroirs, aux climats. Et celles qui ont été sélectionnées elles ont toutes besoin de fertilisation et d’irrigation.

CC : bref, c’est donc le dernier chapitre de votre livre qui propose une réponse au titre « pourquoi ne faisons-nous rien pendant que la maison brûle ? ». le dernier chapitre : les hommes sont fous !

Votre livre est un état des lieux de l’absurde.

CB : oui, c’est ça ! Mais nous allons sortir un livre sur les solutions. Les solutions passent par la restauration des sols et de la nature et non pas par des systèmes technologiques. Tant que l’inrae restera au service de l’agro-industrie et non pas au service des paysans et du peuple ; tant que la recherche agricole mondiale sera liée à l’agro-industrie, nous n’avons pas d’espoir. Si l’on réussit à dégager cette emprise de l’agro-industrie et à faire une vraie science agricole on réglera les problèmes.

LB : plus on va dégrader cette planète, plus ça deviendra compliqué pour les générations futures.

CB : il y a une phrase qui résume notre livre c’est : «  en polluant, en détruisant et en empoisonnant la nature jours après jours, l’humanité fabrique son enfer mais elle ne s’en rends pas compte car cet enfer est pavé de bonnes intentions… »

NDR : je remercie Lydia et Claude Bourguignon. Leur message doit être partagé le plus largement.

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